Palestro, ville martyre

Remonter
Mémoire Harkie 

     
  

D'autres pages qu'on a du mal à oublier.

J'aurais aimé ne me souvenir que des bons moments de notre jeunesse mais le témoignage aurait été tronqué. L'absurde a existé et le nihilisme est toujours là.

1871, 1954-1962, 1992-2004, sans oublier les deux guerres mondiales durant lesquelles ce village perdit aussi de nombreux habitants, cette région serait-elle prédestinée aux sacrifices ? Quelle cause mérite autant de souffrances ? 

Ne soyons pas amnésiques. Comment effacer les horreurs du terrorisme de notre mémoire, quand on les a vécues toute son adolescence et qu'elles existent toujours à l'automne de sa vie, quand le  mot "Palestro" devient synonyme de massacre et quand ces massacres deviennent sujets  de mémoire. 

 

Non il ne faut rien oublier, les morts sont comme ces récifs que même l’eau doit contourner, ils balisent notre vie.

 

Aujourd'hui, je ne voudrais choquer personne en rappelant ces souvenirs, ni les victimes, ni les bourreaux. Dans cette guerre qui cachait son nom, comme dans toute guerre, ne devient-on pas tour à tour victime puis bourreaux. Quelle ineptie que de vouloir imposer par la force ce que la culture et l'éducation peuvent faire dans la paix. Il faut seulement un peu plus de temps, de volonté, et l'amitié, élément indispensable à tout progrès, en sort vainqueur.

A vingt ans on arrache un pavé pour faire une barricade, on prend une arme pour arrêter un ennemi  désigné par la vindicte, sans se douter que cet ennemi est peut-être son voisin.

 

Cesser toute violence, tout terrorisme. Aucune idée ne peut justifier tous ces assassinats d'innocents, toutes ces mutilations d'enfants. C'est là que tous nos morts nous disent d'aller.

 
bullet

"Massacre des fermes Servat et Bénéjean" (la Dépêche Quotidienne d'Algérie du 9 mars 1956)
 

bullet

Suite à ces massacres, la municipalité élue se démet, elle est remplacée par une délégation spéciale, dont un membre sera abattu.
 

bullet

Le 14/05/1956  Louis Bonnet est assassiné sur le trottoir devant un café du village, par un inconnu qui s'est noyé dans la foule.
 

bullet

 Palestro "Massacre des innocentsle 18 mai 1956, l'une des premières et des plus meurtrières embuscades de la guerre, titre Historia magazine.
 

bullet

La conférence de presse du rescapé Pierre Dumas, Journal d'Alger du 27 et 28 mai 1956
 

bullet

Palestro devient le centre du monde dans la presse française
 

bullet

C'est un français, Henri Maillot  membre du parti communiste, affecté au 57e bataillon de tirailleurs de Miliana, chargé de transporter à Alger du matériel de guerre, qui livra au F.L.N.le 4 avril 1956 : 74 revolvers, 10 pistolets, 121 pistolets mitrailleurs, 63 fusils de chasse et un lot important de munitions. Ce matériel servira aux rebelles pour  monter le massacre de  vingt et un  rappelés, dans  les gorges  de  Palestro, le 18 mai 1956.
 

bullet

Le 25/06/1956  Un soldat du 2ème bataillon du 6° RI est tué à Thiers
 

bullet

Le 29/07/1956  Un soldat est tué dans un accrochage au douar Ammal
 

bullet

Le 30/08/1956  On a retrouvé sous un pont, à deux kilomètres du village un homme méconnaissable car son assassinat remontait à plusieurs jours, il a été enterré au cimetière musulman.
 

bullet

Août 1956  Une centaine d'hommes vêtus de tenues militaires et coiffés de calots verts ont attaqué dans la nuit, une mechta voisine. Les soldats français portent maintenant chaque jour une écharpe de couleur différente, selon la décision du commandement, qu'ils fixent au chapeau de brousse, au bras, au cou, à la crosse du fusil ...
 

bullet

Le 10/09/1956  Deux Mokhazni,assurant la protection d'ouvriers aménageant une piste près de Thiers ont été tués.
Un témoin raconte : .. les mokhazni, camarades des victimes entourent deux vieillards à barbiche, seuls habitants de la mechta voisine qui n'ont pas eu le temps de fuir. Le visage de l'un d'eux n'est qu'une tache écarlate où demeure seul visible un oeil béant d'épouvante. "Vous êtes responsables de la mort de nos camarades", hurle un mohkazni, les vieux ne disent rien, leurs yeux ne quittent pas ceux des hommes qui les interrogent, il a fallu intervenir pour empêcher leur lynchage.
Que ce drame est cruel pour les habitants des douars. Ils n'ont pas d'opinion politique précise, ni de préférence pour un régime particulier. Des soldats viennent  régulièrement chez eux, les réguliers le jour, les rebelles la nuit et pour les contraindre à faire un choix, ils sont battus, torturés, égorgés, on brûle leurs maisons et leurs moissons..., ils sont triturés comme de la farine que l'on  veut pétrir.
 

bullet

Le 11/09/1956  Le père d'un des goumiers blessés la veille, a tué les deux vieillards dès que les soldats sont partis.
 

bullet

Le chef de la fraction Bou-Ismaël, qui avait demandé la protection de la France, a été trouvé égorgé. Il faudrait un bataillon par village, dès qu'un élément militaire quitte une tribu celle-ci retombe sous la domination des fellaga, d'où la distribution d'armes pour leur autodéfense.
 

bullet

Le 19/09/1956  Trois hommes habitants des dechra voisines du poste d'Ouled Hadada, ont été éxécutés par les rebelles.
 

bullet

Le samedi trois musulmans qui venaient de retirer leur carte d'identité au bureau de la S.A.S. de Béni-Amrane ont été abattus par rafales de mitraillette. Les rebelles leur avaient liées les mains dans le dos avec de la ficelle à botteleuse.
 

bullet

Le 21/09/1956  Dix-sept soldats du 2ème bataillon du 6° régiment d'infanterie, qui participaient à un bouclage à Drâ Barrouta, secteur de Thiers, ont été abattus à leur descente d'hélicoptère, puis sauvagement mutilés. Les hélicoptères et les bananes volantes sillonnaient le ciel et le canon n'a cessé de tonner dans la montagne.
 

bullet

Le 26/09/1956  Embuscade à Guerrouma qui coûta la vie à une douzaine de soldats affreusement mutilés.
 

bullet

Le 6/11/1956   Les fellagha ont brûlé la ferme d'un Français et décapité un Musulman qui avaient tous les deux commencé leurs labours.
 

bullet

Novembre 1956  Une grenade jetait dans un café à l'heure de l'apéritif a fait douze blessés.
 

bullet

Le 3 décembre 1956  Jean-Claude Pons a été abattu de cinq balles alors qu'il sortait de la boulangerie. Les pains étaient restés dans le caniveau, tachés de sang. Aucun des témoins ne dénoncera l'assassin. Sa compagne Kabyle qui était enceinte leur criait : " ... lâches,  vous tuez les Français, un à un, et le lendemain vous allez leur mendier de la semoule ..."
 

bullet

Le 6 décembre 1956  Un mokhazni de la S.A.S. de Thiers a été tué d'une balle de revolver. Il se trouvait chez le coiffeur du village qui lui coupait les cheveux et quatre autres clients attendaient leur tour, quand un cinquième est rentré, s'est avancé et a tiré à bout portant sur sa victime. Une patrouille a tiré sur le terroriste sans l'atteindre , il s'enfuyait vers Beni-Khalfoun.
 

bullet

Le 20 décembre 1956   M..., le seul membre musulman de la délégation spéciale a été assassiné vers quatre heure de l'après-midi. Il se savait condamné et ne sortait plus de chez lui, le tueur a pénétré dans la cour même de sa maison. M... était de grande taille, il était souvent vêtu d'un sarouel et d'un grand chapeau, avec une barbe courte et un éternel fume-cigarettes.
 

bullet

Le 23 décembre 1956  Mr Llorens a été tué à son domicile de deux balles en plein coeur. Je me souviens de ses obsèques, et du sermon au cours duquel notre curé, le sang au visage, a interpellé les représentants de l'État français qui ont quitté la cérémonie. L'assistance pleurait tout en applaudissant le discours.
 

bullet

Noël 1956  C'était l' Aïd tous les jours, on nous sacrifiait comme le mouton. Palestro devenait une ville martyre, tristement connue de toute la métropole et faisait la "Une" de la presse. Les photographes se bousculaient pour saisir les larmes d'une veuve ou d'un enfant.
Fallait-il attendre la disparition de tous nos amis ? Tous nos voisins musulmans étaient aussi dans la détresse la plus grande. Sans compter les nombreuses propriétés saccagées, les actes de sabotages des voies ferrées, des lignes téléphoniques etc. .. 
Une grande peur étreignait tout le monde. Devions-nous demeurer sur place? Fuir ce carnage ? Où ? Comment ? Pourquoi tous ces morts innocents?
Ces questions se poseront, jusqu'à ce qu'en mai 1958 un certain Général nous engage à le suivre.
 

bullet

Le 23 janvier 1957  
Mr Lesca, menuisier  municipal, vient d'être abattu dans son atelier, il avait une soixantaine d'année.

Cet homme ne pouvait avoir d'ennemi, tout à son boulot, c'était la gentillesse même.
J' aimais flaner dans son atelier  qui se trouvait à coté de la mairie , au pied de la rue qui montait au marché à bestiaux. J'aimais le voir transformer des planches de bois en meubles ou des pommes de pin en cigognes de cette Alsace que nous n'avions jamais vu.
C'est probablement chez lui que j'ai tenu mon premier outil.

 

 

bullet

Le 28 janvier 1957  Toujours et encore, les sirènes du village et leur cri lugubre nous glacent le sang, un mokhazni de la S.A.S. a été abattu alors qu'il était en faction à l' hôpital, le tueur a pris la fuite.
 

bullet

Témoignage  du commandant du sous-quartier de Gerrouma (issu du WEB)
 

bullet

1958  Découverte des charniers d'Amirouche en Kabylie
Le colonel Amirouche commandant la Wilaya III  (Kabylie),doutait de tout le monde. Il avait mis en place un tribunal chargé de juger les personnes incriminées. Plusieurs centaines de jeunes algériens seront exécutés par leurs frères rebelles. 
 

bullet

Témoignage  sur le 19 mars 1962, par un appelé du contingent présent à Palestro (issu du WEB)
 

bullet

Ceux qui n'ont pas pu s'enfuir   Le 20 juillet 1962, c'est à Paris, chez notre soeur, qui nous hébergeait mon frère et moi, que l'on nous apprend l'enlèvement de nos parents Louis Gex  53 ans et Solange Gex, née Varnier, 50 ans. La ferme de mes parents était située à Aïn-Sara, près de Béni-Amran, dans le département d'Alger, à l'entrée des gorges de Palestro.
 

bullet

Les armes pour l'autodéfense d'un douar situé au-dessus des gorges étaient fournies par l'armée française  (reportage de l'INA )

          Déplacement du général Simon     La cérémonie était l'occasion d'un méchoui     Remise d'armes aux habitants du douar     Le douar

 

bullet

Extrait de l'ouvrage " L'Algérie d'une guerre à l'autre ", de Mr Benjamin Stora, professeur d'histoire du Maghreb contemporain à l'Institut national de langues et de civilisations orientales à propos de la répétition des événements : " Le même fait, dans des scènes (le terrorisme urbain ou les mutilations physiques), dans des lieux (la Casbah d’Alger ou les gorges de Palestro), construisant un théâtre de l’absurde où se joue dans les imaginaires l’éternel retour de l’Algérie toujours en guerre. C’est ainsi que l’instinct de répétition qui anime les personnages de la tragédie d’aujourd’hui échappe à la raison."  ( "Voir le texte" )
 

bullet

A partir de 1992, une nouvelle guerre suivra, une guerre civile algérienne qu'on appellera la "décennie noire" et qui opposera le gouvernement algérien et et les islamistes.

horizontal rule

 Bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, on ne peut garder tous ces souvenirs pour soi.

 

Mouloud Féraoun l'écrivait si bien :  " N'ai-je pas écrit tout ceci au jour le jour, selon mon état d'âme, mon humeur, selon les circonstances, l'atmosphère créée par l'événement et le retentissement qu'il a pu avoir dans mon cœur ? Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce n'est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance et le malheur qui ont rôdé autour de moi ? Certes, j'ai été bien maladroit, bien téméraire, le jour où j'ai décidé d'écrire, mais autour de moi, qui eût voulu le faire à ma place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer d'étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère ? Et maintenant que c'est fait, que tout est là, consigné, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar, faudra-t-il garder tout ceci pour moi ? Après ce qui s'est écrit sur la guerre d'Algérie, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, il convient qu'à cela s'ajoute mon journal, comme une pièce supplémentaire à un dossier déjà si lourd. Je sais combien il est difficile d'être juste, je sais que la grandeur d'âme consiste à accepter l'injustice pour éviter soi-même d'être injuste, je connais enfin les vertus héroïques du silence. Bonnes gens, j'aurais pu mourir depuis bientôt dix ans, dix fois j'ai pu détourner la menace, me mettre à l'abri pour continuer de regarder ceux qui meurent. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J'ai voulu timidement en dire un peu à leur place. Et ce que j'en dis, c'est de tout cœur, avec ce que je peux avoir de discernement et de conscience. "