"Indigènes" vu par un ancien

       

Réflexions d’un ancien du 102éme Groupe d'artillerie d'observation


Dés la sortie du film, en septembre 2006, j’ai voulu le voir, pensant que c’était mon histoire, celle de Rhin et Danube. C’est l’évocation des combats des tirailleurs et goumiers qui ont contribué à la libération de la France, en 1944 et 1945. J’ai fait les mêmes campagnes et pu juger de leur valeur et je rends hommage à leur courage. Il n’a pas été question de la 3éme D.I.A., à laquelle j’ai appartenu, comprenant d’autres indigènes de souche européenne ou africaine, ni du nombre important des combattants mobilisés, résultat d’un effort exceptionnel, réalisé à cette époque en Algérie ! Il est logique que le réalisateur ait mis en valeur les troupes qui lui tenaient à coeur sans faire une histoire complète de la guerre. Il avait un autre but : l’inégalité des pensions. Il l’a annoncé sèchement en fin de film pour contraster avec les sentiments patriotiques manifestés au début !  J’ai compris les remarques faites sur la péréquation des pensions d’autant que notre association d’anciens combattants avait déposé des motions pour rétablir la parité. Il ne faut pas oublier que ces errements résultaient d’une demande d’un gouvernement africain, vite entérinée en France par souci d’économies ou hostilité au principe de l’attribution de pension aux Anciens Combattants Il est inutile de s’étendre sur le sujet qui a trouvé une solution. 

J’ai été surpris par certaines exagérations du scénariste. Les tirailleurs n’auraient pas eu droit à une distribution de tomates fraîches? Personne n’a reçu de tomates car le ravitaillement était fourni, par les américains, en rations «standardisées K ou U». La censure aurait retenu la correspondance amoureuse d’un soldat et d’une marseillaise connue après le débarquement ! Des allusions sont faites concernant un traitement inégalitaire en matière de permission, de récompenses, d’avancement. Ces considérations ne surprennent pas ; elles font partie des souvenirs de  beaucoup de soldats au retour de la guerre. Elles sont plus ou moins imagées. 

Le film m’a laissé une bonne impression d’ensembleC’est pourquoi je suis surpris et déçu de lire, à son propos, des commentaires sévères qui reprochent à la France des injustices commises en permanence ! En effet il y a une généralisation des critiques qui dépassent le sujet du film, et évoquent des situations passées dans un but polémique. Les arguments présentés sont imprécis et la méthode employée me parait encore plus contestable quand les publications sont retransmises par France 5 ou des Centres de Documentation Pédagogique. Cela rappelle Sartre et des procédés de guerre psychologique, dans le but de condamner le colonialisme.  

 Il est question d’absence de formation, de traitement inégalitaire en matière de solde, de permission, de récompenses, du manque de considération des officiers ! Pourtant sur ce dernier point, c’est  le contraire qui m’est apparu dans le film. On cite aussi des textes sans rapport avec le film et la période pour montrer un traitement inégalitaire en matière d’allocations familiales. Ces sources sont à vérifier ; je n’ai pas eu connaissance de ces différences ni pendant mon séjour aux Armées, ni dans ma carrière administrative en Algérie, de 1949 à 1962. Il s’y ajoute le rappel d’événements douloureux de 1944 au Sénégal ou en 1945 à Sétif au sujet desquels un

film serait en préparation. Est-ce une bonne méthode d’attiser les braises, au lieu d’appliquer le proverbe qui sonne bien en langue arabe : «  le passé est mort » ?

Les outrances publiées sur le net nous éloignent du sujet de départ, au point d’oublier que c’était une guerre dont ne sont pas revenus beaucoup de jeunes qui n’ont pas eu la baraka. 

On peut aussi faire des remarques basées sur l’expérience, et réfléchir en retenant les enseignements de la philosophie. Les inégalités existent naturellement et la politique démocratique vise à les réduire, au risque parfois d’en créer de nouvelles supportables dans la mesure ou il y a égalisation des chances.  

C’est un travail de longue haleine, difficile, parfois incompris, car souvent «  les inégalités sont dans la tête ». 

Sans doute la France a commis pas mal de fautes, mais incontestablement, le bilan général de la présence française en Algérie, reste à son honneur. La colonisation à la française n’a pas été le colonialisme éhonté. C’est vrai qu’il y a eu la guerre en Algérie, avec des exactions commises de part et d’autre. Pourquoi ? Sous quelles influences ? Quel a été le rôle de la majorité des habitants ? Il convient de souligner, en particulier, les efforts en matière de santé et  d’enseignement. La France s’est montrée respectueuse du droit et de la religion des habitants. Il n’y a pas eu de mélange des sociétés pour diverses raisons et principalement en raison des interdits religieux. Est-il nécessaire de rappeler que, dès l’origine, la citoyenneté française était de droit sous réserve d’abandon du statut civil musulman ou mosaïque.

Il me vient en mémoire un livre écrit par deux indigènes d’Algérie : « Histoire parallèle de la France et l’Algérie ».  Le Maréchal Juin évoque la situation de ‘Djezireth el Maghreb’( Ile de l’Occident), et les flux incessants de populations d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Amar Naroun, député algérien, cite une sourate du Coran : « Dieu ne change rien à l’état d’un peuple que celui-ci n’ait auparavant changé ce qu’il a dans son âme ».

Nous sommes parvenus à une nouvelle phase de cette histoire ! Cela suscite des inquiétudes et mérite réflexion. 

Alors, après le film, nous voici entraînés, sous la pression des revendications égalisatrices, à examiner le statut que doit accorder la France aux  nouveaux arrivants. En particulier, convient-il de modifier les rapports de l’Etat et des religions ? Faut-il maintenir des inégalités sur le plan de la condition féminine, sur le droit successoral  et amender la législation du travail en France, pour permettre la pratique des carêmes ? Un livre récent aborde aussi la question de l’adaptation de l’Armée . Comme les autres religions, l’Islam, ne doit il pas s’adapter ?  

 Il ne fait pas de doute que notre pays ne peut accueillir les immigrés dans les meilleures conditions qu’en faisant preuve de bon sens et de tolérance et en imposant le respect de sa devise et des valeurs essentielles comme la laïcité. Ainsi on pourra retrouver l’enthousiasme manifesté par les soldats indigènes dans le film, ainsi que par les autres engagés ou mobilisés en Algérie en 1943. 

Lieutenant  Covès Aimé  3ème D.I.A.

Avril 2007.

                                          

 

 

Résurrection de l’Armée Française en Algérie    *La Mobilisation de 1943*


La France a connu des événements difficiles de 1940 à 1945. Vaincue en 1940, elle a retrouvé la grandeur, grâce à la valeur de ses soldats, et à l’aide de ses alliés.

J’ai vécu en Algérie, cette période ; j’ai pu juger du mérite des populations locales, et je tiens à souligner l’efficacité des autorités en charge du pays. La France était occupée, mais les commissions d’armistice allemande et italienne ne se montraient pas ; elles n’avaient pas pris pied en Algérie, préférant concentrer leurs effectifs en Cyrénaïque et Tunisie.

D’ailleurs, l’Algérie, patriote, préférait les américains, et nourrissait des ressentiments à l’égard des allemands, et aussi des anglais; elle avait déjà fourni des soldats, dont mon père, pendant la guerre de 14-18; d’autres étaient sortis meurtris des campagnes africaines, du Liban et de la débâcle de Dunkerque. Tous n’étaient pas revenus ; par exemple, dans ma famille un beau frère était prisonnier en Allemagne et un cousin germain, marin sur le Colbert qui avait réussi à rejoindre l’Angleterre, pour s’engager dans les F.F.L., avant de s’illustrer à Bir Hakem.

Un sentiment de revanche animait le pays, à l’instar des dirigeants locaux, ainsi que de nombreux officiers et partisans restés en Métropole. Des pourparlers avaient été engagés notamment avec les autorités américaines en vue d’aider les forces alliées.
Je l’ai constaté le dimanche du 8 novembre 1942, très tôt le matin, alors que j’attendais, sur la place de Constantine, le car qui devait emmener notre équipe de basket à Sétif. Un détachement militaire occupait les lieux. Sans nous renseigner, ils nous ont laissé partir. En route nous avons croisé des  automitrailleuses qui allaient en direction de Tunis. Arrivés à destination, nous avons appris la nouvelle du débarquement et compris que les blindés allaient à la rencontre des allemands sur le front tunisien.
L’armée d’armistice, en Afrique disposait d’effectifs et de moyens très limités, mais elle n’a pas tardé à s’engager ! Il s’y ajoutait les effectifs camouflés, les groupes para militaires, chantiers de jeunesse, parmi lesquels un petit nombre de cadres expérimentés, mais l’équipement et l’armement étaient notoirement insuffisants.

Les négociations s’étaient poursuivies avec les alliés qui avaient prévu à la conférence d’Anfa, d’armer et équiper 8 divisions. Le choix du commandement fut plus laborieux. Le Général Weygand avait été désigné, puis le général Giraud, enfin le tandem du CFLN Giraud- de Gaulle. Restait à fournir les troupes, mission des Centres de Recrutement dont l’organisation et les missions avaient été modifiées en 1941. Les études sur l’organisation du service militaire menées, en secret par les autorités militaires et l’Ingénieur Carmille n’avaient pu aboutir, en raison des difficultés provoquées par l’occupation et des incertitudes du moment. Mais quelques idées avaient été retenues à Alger, seul Centre en état de fonctionner. En particulier on utilisa pour la première fois un numéro national de statistique, la centralisation et la mécanographie.
La mobilisation générale a été une réussite. Inutile de souligner que
la mentalité des appelés a été remarquable, aussi bien chez les musulmans que les européens. Alger est devenue capitale de la France en guerre.

Des statistiques publiées dans la revue Historia, (J. Allard), permettent de préciser les chiffres d’appelés :

    • français de souche européenne 176.500 hommes, 16,35% de la population européenne (1.076.000), soit 27 classes d’âge, de 19 à 45 ans.

    • français d’origine musulmane figurant sur le même fichier national d’identification, mais 14 classes ont été appelées, pour atteindre 233.000 hommes, 1.58% de la population recensée (14.729.000).

Ces chiffres témoignent de la levée en masse la plus importante constatée dans l’histoire du pays. La mobilisation s’est effectuée dans de bonnes conditions grâce à l’efficacité du bureau de recrutement d’Alger.
Il a fallu loger et nourrir ces troupes, auxquelles se sont ajoutés de nombreux engagés, français de souche ou musulmans, les évadés de France, les volontaires de Tunisie et du Maroc et les contingents venus de L’A.E.F. Les lieux servant de casernements n’étaient pas tous accueillants, mais c’est surtout l’habillement qui a posé problème, avant la réception des paquetages anglais et américains. Je garde le mauvais souvenir des bandes molletières françaises, avantageusement remplacées par les leggins américains.

Les jeunes appelés sous les drapeaux n’avaient pu faire de préparation militaire. Ils ont été incorporés dans des Centres spécialisés par armes. Leur formation a été longue et bien assurée - peloton 1 puis 2 -. Les cadres avaient de l’expérience pour avoir déjà participé à des combats récents, mais ils étaient trop nombreux ; c’est l’explication des retards observés dans les nominations au grade supérieur, ou du refus d’admission à l'École d’Officiers de Cherchell, des candidats de la classe 1944 qui avaient 5 mois 20 jours de service au lieu des 6 mois requis. Certains, comme aujourd’hui auraient crié à l’injustice, alors qu’il fallait résorber le surnombre.
Cette période d’instruction militaire a permis de prendre conscience des difficultés et des joies procurées par la vie en groupe, l’apprentissage de la discipline, du système D et du respect de l’autre. Elle a été suivie par des affectations conformes à la préparation initiale. J’ai été affecté dans une unité d’artillerie, le 67
ème R.A.A., à Constantine, ma ville d’origine. Je n’y suis pas resté longtemps car l’armée souhaitait nous perfectionner en réceptionnant des armes nouvelles américaines.
Ainsi a été constitué le 102
ème Groupe d’observation d’Artillerie, au sein de la 3 ème Division d’Infanterie Algérienne. Ce fut aussi l’occasion de connaître le Maroc et Casablanca.
Nous avons été préparés aux missions futures, à la guerre indispensable pour libérer le pays.

Enfin, le jour J est arrivé, et nous avons fait mouvement sur Mers-el-Kébir pour embarquer sur le « Batory ». Nous avons observé plusieurs changements de direction, au milieu d’une armada groupant des liberty ship, des cargos, des paquebots et des sous marins en protection. Après 2 jours de voyage, nous sommes descendus par une échelle de corde dans un bateau à fond plat qui nous a déposé dans une crique. Sans problème, nous avons retrouvé rapidement nos camions et su beaucoup plus tard que nous étions dans les environs de Saint Tropez.

Ce fut un moment inoubliable car j’ai découvert à 20 ans, le sol de la Mère Patrie. Mon père, employé aux Chemins de fer, n’avait pas eu l’occasion de m’offrir ce voyage !
Nous étions d’ailleurs la majorité, et étions tous heureux d’avoir cette émotion sans ressentir aucune amertume. Nous avions quitté le lycée, le travail, la maison ; c’était sans doute plus dur pour les plus vieux, chefs de famille. Un de mes camarades n’a pu assister à la naissance de sa fille, ni la voir. Faute de permission impossible pendant la guerre, elle est devenue ma filleule, deux ans après, conformément à la promesse faite dans un observatoire d’artillerie.

Nul ne s’en est plaint. L’excellent état d’esprit manifesté par les conscrits s’est maintenu pendant les campagnes, et a permis de supporter les périodes difficiles subies dans les Vosges et en Alsace. Mon propos n’est pas de relater les campagnes qui ont mené l’armée, du Rhin au Danube et à la victoire finale, l’occupation en Allemagne.
Le Général de Lattre a proclamé que
« cet état d’esprit avait permis au commandement toutes les initiatives et toutes les audaces ».
Chaque militaire a fait son devoir simplement, justifiant le slogan du Général Giraud ‘’Un seul but, la Victoire’’, sans polémiquer comme on le fait actuellement au moyen de films qui trahissent parfois la vérité historique. Les effectifs des musulmans et européens étaient variables en proportion de l’origine et de la spécialisation des régiments. Il n’y eut pendant la guerre aucune discrimination dans les troupes françaises
; les soldes étaient les mêmes, et les régimes alimentaires respectés en dépit des difficultés causées à l’Intendance.
Les indigènes français nés dans le pays depuis deux ou trois générations avaient de la reconnaissance pour le pays qui les avait reçus ; ils ont été baptisés ‘’pieds noirs’’ sans l’avoir demandé, et à la fin de la guerre, tous ont pu entonner le Chant des Africains,
fiers d’avoir participé à l’épopée de la Première Armée.

M° Pasquini, Ministre des Anciens Combattants a souligné « c’est la première fois que l’Empire vient au secours de la Métropole ». La mobilisation réussie en Algérie et les efforts accomplis par toute une population dynamique ont porté leurs fruits.
Mais la société évolue et on peut craindre une baisse des vertus de discipline et d’effort, si l’on néglige de suivre les recommandations du Général De Lattre de Tassigny:
    « ne pas craindre les risques du présent et rester fier de son passé, mais se rappeler que nous n’avons le droit de le rester que si nous faisons le présent aussi noble » .

 

A. Covès
Lieutenant de Réserve d’Intendance Militaire   
(ex Maréchal des Logis du 102
ème G.O.A.)