Au nom du père

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A mon père, François GOUILLON  
écrit par Ch. GOUILLON à Alger le 12 décembre 1876,
à la mémoire de son père décédé à la ferme de la Réghaïa, le 20 octobre 1846, dans sa 46° année, victime des fièvres pestilentielles qui y régnaient à cette époque

La Réghaïa était, à cette époque, d'insalubrité générale, traversée par une petite rivière d'où elle a tiré son nom. Ce cours qui existe encore mais qui, depuis, a été l'objet de grands travaux d'assainissement, avait très peu de pente et ses eaux presque toujours stagnantes se répandaient dans la campagne et il s'en dégageait des miasmes fiévreux et presque toujours mortels.
En 1846, aucune route ne desservait cet important domaine, il n'existait alors qu'un soupçon de sentier tracé dans la broussaille par les bêtes de somme qui ravitaillaient la ferme.


Paris était bien beau ! la reine des cités
Pouvait t'offrir alors un avenir prospère
Mais tu rêvais pour nous tout ce qu'un coeur de père
Peut rêver de bonheurs et de félicités.

Tu voulais l'inconnu, de vastes horizons
Un pays aux fruits d'or que l'on cueille à mains pleines
Tu voulais, rayonnant au sein d'immenses plaines
De ton soc enflammé fouiller les verts gazons.

Tu dis: Qui vult potest ! tu croyais tout pouvoir,
Et fort de cette axiome, axiome d'espérance,
Tu nous pris sous ton aile et tu quittais la France;
Ses rives que jamais tu ne devais revoir...

Alger nous apparut ; ses orangers en fleurs,
Son beau ciel, son soleil, sa brise parfumée
Ses coquettes villas sous la verte ramée,
Hélas! que ces beautés nous réservaient de pleurs I


La Réghaïa d'alors, au fétide ruisseau,
Des pionniers algériens, sirène enchanteresse,
Sut te charmer aussi. Ses baisers de tigresse
T'ont creusé, sous ses ifs, un triste et froid tombeau.

Nous étions loin de toi; ni pin, ni coudrier,
Pas même une humble croix ne désigne la place
Où tu repose hélas ! nous en cherchons la trace
Pour y venir le soir, à deux genoux prier.

Le livre de ta vie a bien été rempli ;
De nos vaillants colons, ceux de la première heure I
Tu fus toujours l'exemple, et la France vous pleure
Vous, ses enfants, martyrs du devoir accompli.

Que vous importe à vous qu'inscrits en lettres d'or
Vos noms, avec éclat, brillent sur le porphyre ;
L'Algérie est prospère et c'est bien assez dire
Que cet honneur, pour vous, est préférable encor.

Père, repose en paix sous l'herbe ou sous les lys,
Sous le joli sentier où glane la fauvette ;
Et si d'un marbre absent, ton ombre s'inquiète,
Songe que ton tombeau c'est le coeur de ton fils
.

Alger, 12 décembre 1876,

CH. GOUILLON.